Salvador Dali

 

Dali était un ami intime de Crevel. Le peintre, avec sa modestie ordinaire, aimait à rappeler que Crevel avait passé à Port Lligat, la résidence de Dali en Espagne, "les plus beaux mois de sa vie". Il évoque, dans Le Journal d'un génie, cet ami disparu :

Personne n'a été aussi souvent "crevé", personne n'est autant "rené" à la vie que notre René Crevel. Son existence se passait en de constantes allées et venues dans les maisons de santé. Il s'y rendait crevé pour réapparaître renaissant, florissant, neuf, luisant et euphorique comme un bébé. Mais cela durait peu. La frénésie de l'auto-destruction le reprenait vite et il recommençait à s'angoisser, à refumer de l'opium, à se battre contre d'insolubles problèmes idéologiques, moraux, esthétiques et sentimentaux, s'adonnant sans mesure à l'insomnie et aux larmes jusqu'à en crever. Alors il se regardait comme un obsédé dans tous les miroirs pour maniaques-impulsifs du Paris déprimant et proustien de ce temps-là, se répétant chaque fois : "J'ai l'air d'un crevé, j'ai une mine de crevé", jusqu'à ce que, à bout de forces, il vînt avouer à quelques intimes : "J'aime mieux crever que de continuer un jour de plus comme cela". On l'envoyait dans un sanatorium pour le désintoxiquer et, après des mois de soins assidus, de nouveau René renaissait. Nous le voyions resurgir dans Paris, débordant de vie comme un enfant joyeux, habillé comme un gigolo supérieur, éclatant, super-ondulé, crevant déjà d'un optimisme qui se donnait libre cours en générosités révolutionnaires, puis, encore une fois, progressivement mais de façon inéluctable, se mettant à refumer, à se retorturer, crispé, recroquevillé comme une volute de fougère non viable !

On trouvera, dans le Journal d'un génie, la suite de cet extrait, où Dali raconte l'implication de Crevel dans l'AEAR : Dali (Salvador), Le Journal d'un génie, coll."Imaginaire, Paris, Gallimard, 1994, pp. 85-91)

 

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