Morceaux choisis

 

Trois extraits sont ici présentés qui illustrent chacun un mouvement de l'oeuvre de Crevel :

 

Ce mouvement concerne les trois premiers ouvrages publiés par Crevel : Détours, Mon Corps et moi, et La Mort difficile. Tous tentent d'exorciser, en les mettant en scène sur le mode grand-guignolesque, les traumatismes de l'enfance (une circoncision, à trois ans, qui, selon ses propres aveux, marqua profondément Crevel, le suicide visualisé du père, et la haine ressentie envers sa mère).
On peut noter qu'à une époque assez proche, dans
Nadja (1928), André Breton tente lui aussi de répondre à la question "Qui suis-je ?". Il choisit, pour sa part, d'explorer son mode de différenciation à travers sa rencontre avec Nadja, jeune femme perdue qu'il semble hanter. Crevel, lui, lorsqu'il s'attelle à tracer les contours de sa personne commence par convoquer les souvenirs de son enfance. En voici pour preuve l'incipit de Détours, son premier récit, qui paraît en 1924 :

Ma mère était de celles qui gardent la tradition des housses sur les fauteuils, et de l'ennui, méprisent les jolies femmes et les hommes gais, détestent les bijoux, les oiseaux de paradis et les dentelles.

Voici un autre extrait de Détours où il est question, cette fois-ci, du suicide. Daniel, le narrateur, fait une visite à son père, qui souffre de neurasthénie. A la demande de ce dernier, il lit le journal :

Le général préférait, à tous les autres, les récits d'aventure et même les faits divers. Son journal était Le Petit Parisien.
Je lus :
Suicides :
Rue de Maubeuge, un industriel se jette de l'entresol ; il ne se fait aucun mal et avant même qu'il y ait un attroupement dans cette rue, d'ailleurs fort passante, il remonte au sixième étage de sa demeure, et, du coup, s'écrase sur le sol.
Une jeune fille enceinte et délaissée qui habitait l'immeuble contigu, se précipite et tombe perpendiculairement de telle sorte que l'extrémité des fémurs crève la capsule de chair. Si elle n'avait succombé à l'émotion, cette jeune personne désormais cul-de-jatte eût été à même d'utiliser ses jambes en béquilles.
A Saint-Ouen, une demoiselle quinquagénaire, inconsolable de la mort d'un fiancé accidentellement décédé, malgré ses convictions religieuses bien connues décroche le fusil de son père, sous-officier en retraite, et à l'heure même où elle avait accoutumé d'aller au salut, l'arme appuyée contre terre, le canon dans sa bouche, fait partir le coup à l'aide d'un parapluie.
Secourue, la désespérée en proie aux remords et grièvement atteinte a pu néanmoins recevoir l'Extrême-onction avant de succomber.

Mon père gémit : "Daniel ?
- Père.
- Daniel, ta pauvre maman a eu encore de la chance de mourir sur le coup.
- Oui, père.
- Mais toi si tu voulais te tuer ?"
Ce que j'allais dire en manière de réponse était grave, très grave, mais un démon déjà me forçait. "Mon père, je choisirais un moyen discret pour ne pas faire tort à ceux qui portent mon nom. Une tisane sur le fourneau à gaz ; la fenêtre bien close, j'ouvre le robinet d'arrivée ; j'oublie de mettre l'allumette. Réputation sauve et le temps de dire Confiteor."

 

Babylone, et, de manière plus manifeste encore, Etes-vous fous ? sont caractérisés par le désordre, la fragmentation et l'extravagance de leur narration. Tout, dans ces deux récits, évoque la folie du rêve. Pourtant, associer l'écriture au rêve, c'est-à-dire à une activité inconsciente, n'allait pas de soi. D'ailleurs, Crevel a toujours tenu pour douteux le procédé de l'écriture automatique. De même, pour en avoir peut-être entrevu les limites, il s'est désintéressé très tôt des séances de sommeils hypnotiques, dont il était pourtant à l'origine. Ces deux approches, qui ont ébloui pour un temps les surréalistes, portaient en elles l'erreur de vouloir écrire, ou dire, ce qui ne s'énonce pas originellement par des mots. Crevel l'avait bien compris lorsqu'il écrivait, dans un article de novembre 1924 pour le Mouvement accéléré :"il est impossible de parler d'automatisme lorsqu'il y a écriture, et si le mouvement accompli pour dessiner révèle les mouvements les plus secrets de l'âme, ces lettres, nous les assemblons et nous nous efforçons de les dessiner suivant un ordre, un modèle appris. M'apparaissent donc à la fois trop vagues et trop précis ceux qui prétendent séparer l'inconscient du conscient."
Après ces deux tentatives infructueuses des surréalistes, Crevel abandonna l'idée qu'il était possible de prêter une voix aux forces de l'inconscient par le biais de l'écriture ou du langage, et, de manière générale, de tout outil qui appartient au monde de la veille. Il choisit donc de réinvestir la dynamique du rêve, de façon artificielle, dans ses textes. Pour cela il lui fallut adopter, tout comme dans un rêve, un langage privilégiant les images (métaphores, comparaisons), faire appel au merveilleux, renoncer à l'intrigue, créer des personnages fantoches, naissant d'un calembour et disparaissant au détour d'une page : il fallait donc refuser l'illusion romanesque . Voici un extrait d'
Etes-vous fous ? où Crevel met en scène ses poumons malades, représentés ici sous les traits d'un oiseau de feu :

la Ville, en veine de coquetterie, ce jour-là, et parfumée au vieux journal mouillé, dès qu'elle eut vu ce phénix inespéré, pensa qu'il ne serait pas d'un vilain effet sur son chignon. Elle saute à la pâtisserie la plus proche, achète des meringues au vitriol et des croquignoles à la dynamite, offre ces douceurs à l'oiseau de feu. Mais lui, pas si bête, se refuse à la séduction des sucreries traîtresses. Voici l'empoisonneuse verte de rage et qui tient à se venger. Elle crie, gesticule, jusqu'à ce qu'il y ait rassemblement autour d'elle, et alors commence une harangue :

"Ce que vous avez cru d'abord une flamme, puis un aigle, braves gens, chers imbéciles, n'est qu'une grande dinde à l'oeil de rat, gueule de raie et ailes en mou de veau, plus trouée qu'un châle-tapis que votre arrière-grand-mère aurait oublié de mettre dans la naphtaline. Et garde-toi bien de crier à la merveille, toi, la plus grosse et la plus naïve de tous, marchande de volailles. Grande bête ! Si le prestidigitateur faisait vraiment naître de son mouchoir, d'un fond de chapeau haut de forme, ou des basques de son habit en queue de morue, tant de poules et pigeons, tu ne risquerais guère de devenir millionnaire. Cet aviateur à plumes, sorti d'un trombone, tu ne vas pourtant point prétendre qu'il a poussé du cuivre, comme les champignons de la terre humide. L'oiseau n'est qu'un sale voyou. Parce qu'il a entendu que le pape disait "Nous" en parlant de soi, lui, qui aime à faire le zigoto, veut qu'on l'appelle "Poumons", au pluriel, avec un s. Un propre à rien qui ne sait même pas respirer.[...]"

 

Il s'agit principalement d'articles, ou de pamphlets, rédigés par Crevel pour diverses revues. Néanmoins, deux récits de plus longue haleine, portent la marque d'un militantisme acharné : Les Pieds dans le plat, et un autre texte, interrompu par la mort de Crevel, qu'on a pris l'habitude d'appeler Le Roman cassé. Voici un virulent extrait des Pieds dans le plat :

Le capitalisme ne se suicide pas, on le suicide, et pas en soufflant dessus. Ses monuments sont mieux plantés en terre que la muraille de Jéricho des légendes. La chanson humanitaire que tant de dromomanes s'en vont chanter de par le monde, les petits cantiques du pacifisme bondieusard, voilà qui non seulement n'ébranlera point les pierres officielles, mais au contraire vise à cimenter d'opportunisme, de résignation, les moindres moellons, les plus infimes parcelles de ce qu'il s'agit d'abattre.
Le mensonge libéral, produit spécifiquement français, on sait ce qu'il vaut, ce qu'il nous vaut. On n'a pas oublié ce qu'il nous a valu. On peut prévoir ce qu'il nous vaudra. La France se pose en championne de la liberté individuelle, c'est-à-dire elle entend plus que jamais défendre la liberté de quelques individus, minorité d'exploiteurs dont le bon vouloir et les caprices ne demandent qu'à continuer de s'exercer aux dépens des exploités.
Si les exploiteurs n'aiment pas toucher au bas de laine, entamer le magot, (connais-tu le pays où fleurit l'avarice ?) ils sont, par contre, prodigues de belles paroles (connais-tu le pays où fleurit l'éloquence ?) Des mots, toujours des mots, des mots qui ont perdu toute valeur. On est en pleine inflation verbale. Cette fausse monnaie à peine fabriquée, son effigie prometteuse, déjà, s'encrasse. Ses traits s'effacent. Avec ce qui en demeure, on ne saurait reconstituer un visage. En parler bourgeois, rien n'a plus de sens, ne veut plus rien dire, ou plutôt n'a de sens, ne veut dire que par grimaçante, odieuse antiphrase.
Parce que la guerre sévit à l'état endémique aux colonies, dès que le colonisateur se livre en tel point, tel jour, un peu plus férocement qu'ailleurs, que d'habitude, à son activité massacreuse, il est parlé de pacification.
Ainsi est-il reconnu par l'impérialisme lui-même, que sa paix ne s'oppose point à sa guerre. Guerre et paix impérialistes se confondent. Front unique contre leur bloc. Front unique pour transformer la guerre impérialiste en guerre civile.

 

 

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