Les sommeils hypnotiques
Après avoir tenté d'approcher l'inconscient humain par le truchement des récits de rêves puis par celui de l'écriture automatique, les surréalistes sont guidés par Crevel vers une troisième approche du problème. C'est en effet grâce à lui que furent organisées les séances des "sommeils".
Breton en rend compte dans un texte intitulé "Entrée des médiums". Il parle ici de l'écriture automatique :
"[...] j'étais arrivé ces derniers temps à penser que l'incursion dans ce domaine d'éléments conscients le plaçant sous une volonté humaine, littéraire, bien déterminée, le livrait à une exploitation de moins en moins fructueuse. Je m'en désintéressais complètement. Dans le même ordre d'idées j'avais été conduit à donner toutes mes préférences à des récits de rêves que, pour leur épargner semblable stylisation, je voulais sténographiques. Le malheur était que cette nouvelle épreuve réclamât le secours de la mémoire, celle-ci profondément défaillante et, d'une façon générale, sujette à caution. [...] C'est pourquoi je n'attendais plus grand'chose de ce côté au moment où s'est offerte une troisième solution du problème (je crois bien qu'il ne reste qu'à la déchiffrer), solution où interviennent un nombre infiniment moins considérable de causes d'erreur, solution par suite des plus palpitantes. [...]
Il y a une quinzaine de jours, à son retour de vacances, René Crevel nous entretint d'un commencement d'initiation "spirite" dont il avait été redevable à une dame D... . Cette personne, ayant distingué en lui des qualités médiumniques particulières, lui avait enseigné le moyen de les développer et c'est ainsi que, dans les conditions requises pour la production de ce genre de phénomènes (obscurité et silence de la pièce, "chaîne" des mains autour de la table) il nous apprit qu'il parvenait rapidement à s'endormir et à proférer des paroles s'organisant en discours plus ou moins cohérent auquel venaient mettre fin en temps voulu les passes du réveil. "
Breton (André), Entrée des médiums (1922), in Les Pas perdus, Paris, Gallimard, coll. "L'Imaginaire" n°243, p.120.
La première expérience a lieu le 25 septembre 1922, comme le rapporte Breton, Crevel "entre dans le sommeil hypnotique et prononce une sorte de plaidoyer ou de réquisitoire dont il n'a été pris aucune note"(Ibidem). Nous avons en revanche la chance de trouver dans la revue Littérature la transcription d'un des sommeils de Crevel :
"La négresse aux bas blancs aime tellement les paradoxes ! La saison des petites plantes dans des pots encore plus petits est pourtant passée mais je dis : la négresse aux bas blancs aime tellement les paradoxes, aime tellement les paradoxes, qu'elle brode des baguettes noires sur ses bas blancs et encore des baguettes blanches sur les baguettes noires. Voyez cette femme qui est devenue un peu folle, ma foi, le jour où elle s'est aperçue qu'elle n'avait pas l'intérieur des mains noir. Et ceci se passait à Dunkerque.[...]"
Crevel (René), "La négresse aux bas blancs", in Littérature, n°6, nov. 1922.
Si l'on se réfère aux travaux de Freud, il est manifeste que le degré d'onirisme de ce texte est très inférieur à celui d'un rêve. De plus, les apostrophes aux interlocuteurs ("voyez") et les prises de position très franches ("ma foi") semblent bien mal s'accorder avec ce que l'on sait de l'évidence du rêve, et de la suspension du jugement critique qui le caractérisent. La formule "mais je dis" montre à elle seule qu'il y a reconnaissance de la situation d'énonciation. Breton attendait semble-t-il trop d'une expérience qui, encore une fois, se livrait dans le langage de la veille.